« Elle rencontre Atget, l’admire (…) Alors elle devient célèbre. »

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Sex ratio de la collection PhotoPoche

En 2009, Robert Delpire était consacré par le festival des Rencontres d’Arles comme l’éditeur du secteur : retrospective, conférences, soirée dans les Arènes, etc. C’est vrai qu’il a beaucoup agit en faveur de la photographie.
En 1982, Jack Lang le nomme à la tête du Centre National de la Photographie [1]. C’est là qu’il crée PhotoPoche, la première collection de livres de poche consacrés à la photographie. Rachetée en 1996 par les éditions Nathan, la collection est devenue la plus vendue au monde et Robert Delpire en a conservé la direction.
Au printemps 2014, il existe 147 volumes dont 38 traitent de techniques (Le Sténopé), de styles (Le Nu) ou d’époques (L’Amérique au fil des jours). 91,7% des monographies sont consacrées à des hommes [2].
C’est au numéro 61 qu’apparait la première photographe, Bérénice Abbott, et il faudra attendre le numéro 78 pour en découvrir une deuxième : Sarah Moon. Voici un extrait du texte qui accompagne la monographie de B.Abbott sur le site de l’éditeur : “Elle a vécu presque cent ans. Elle a fait presque tous les métiers, de l’Ohio où elle est née jusqu’à Berlin et à Paris où elle assiste Man Ray. Elle photographie Gide et Cocteau, Joyce et Duchamp. Elle rencontre Atget, l’admire, achète toute son œuvre, négatifs et tirages. Alors elle devient célèbre.  » (souligné par nous)
Cette présentation est intéressante car elle nous amène à évoquer un fait récurrent de l’histoire de l’art. Aux XVIII et XIXème siècles, des femmes ont eu une notoriété certaine en peignant des portraits d’artistes célèbres ou de têtes couronnées. Leurs contemporains ont écrit des commentaires sur ces travaux qui nous sont parvenus alors que l’absence de discours sur le travail des femmes était la règle. Généralement, ces textes étaient négatifs et dévalorisants [3].
Cette pratique par certaines femmes de passer par une phase de mise en valeur du « génie masculin » pour démarrer une carrière est-elle toujours de mise deux siècles plus tard ? On pourrait le supposer à la lecture de ces deux textes de présentation d’expositions :
– en 2002, la MEP présentait ainsi l’exposition d’une photographe : « Été 1967, M-L de Decker, timide et respectueuse de l’autre, ne résiste pas à la tentation de nous dévoiler l’intime de l’homme. De Duchamp à Fellini, de Dietrich à Deneuve, en passant par Welles ou Buñuel, Marie-Laure portraiture les gens qu’elle aime. «Je les ai photographiés parce que je les vénérais, et que je ne voulais pas oublier leur visage» » [4];
– en 2012, Martine Franck était invitée à exposer dans la même institution. Voici un extrait du texte qui présentait son travail :  « (…) Martine Franck a débuté en 1965 une série de portraits d’artistes. Consacrée à des artistes «venus d’ailleurs» et installés à Paris depuis 1945, cet ensemble constitue une encyclopédie illustrée de l’art moderne et contemporain. L’exposition regroupe plus de soixante tirages de ces photographies de peintres et de sculpteurs dans leur atelier, de Pierre Alechinsky à Zao Wou Ki”. [5] (souligné par nous)
L’hypothèse selon laquelle les femmes devraient formater, consciemment ou non, leur travail pour le conformer au regard dominant commence à être bien documentée [6]. Récemment une artiste nous commentait son parcours : « Quand j’étais aux Beaux-Arts dans les années 80, j’avais commencé un travail sur le corps. Les commentaires et critiques de mes professeurs, tous des hommes, portaient essentiellement sur les fesses et les seins des modèles. J’ai donc commencé à photographier des hommes pour les obliger à regarder mon travail et non le modèle. Le champ du nu masculin leur était beaucoup moins familier, je l’ai exploré jusqu’à mon diplôme. »
Il serait intéressant que les éditeurs, commissaires d’exposition et critiques, lorsqu’ils/elles écrivent au XXIème siècle sur les femmes, questionnent leurs textes avant de les publier. Ces schémas sont tellement puissants qu’il sont souvent invisibles pour ceux qui les véhiculent. Que la reconnaissance, l’édition et l’exposition du travail de certaines artistes puisse encore passer par leur « admiration » et « vénération » des « grands hommes » et que les mots « discrète », « timide », « poétique », « sensible »… continuent à qualifier leur travail ou leur « caractère » nous semblent plus relever de stéréotypes éculés que de la critique artistique.

Notes
[1] En 2004 le Centre National de la Photographie a fusionné avec le Patrimoine Photographique pour donner naissance à l’association du Jeu de Paume, subventionnée par le Ministère de la Culture.
[2] Les collections « Photographes » des éditions Delpire consacrent 83,3% de leurs monographies à des hommes et « Maestro » à six photographes : Sarah Moon, épouse de l’éditeur est la seule femme.
[3] et [6] Sources : Séverine Sofio, Griselda Pollocks, Laura Auricchio, Bettina Uppenkamp….. historiennes de l’art.
[4] et [5] : Textes de présentation disponibles sur le site de la Maison Européenne de la Photographie

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