Rencontres d’Arles : il faut tourner la page

Le 16 avril 2014

Cher Sam Stourdzé,

Vous venez d’être nommé directeur artistique des Rencontres de la Photographie d’Arles et nous vous en félicitons. François Hébel, votre prédécesseur,  a œuvré avec efficacité pour valoriser ces Rencontres : de 9 000 visiteurs en 2001, le festival a atteint 100.000 en 2013. Le succès auprès des professionnels et du public en fait un événement incontournable de la photographie en France et à l’étranger. L’influence des Rencontres est considérable, et c’est pourquoi nous souhaitons vous faire part de l’une de nos préoccupations.
 Sur la période 2007 – 2014 [1], 84,3% des photographes exposés par les Rencontres d’Arles hors Prix Découverte sont des hommes. Cette anomalie criante est éclairée par les graphiques ci-dessous : à droite, le Prix Découverte dont les modalités de sélection des artistes sont différentes de celui des Rencontres, affiche une moyenne de 40,2% de femmes.

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Le plancher de 20% au-dessous duquel les femmes ne descendent jamais dans le Prix Découverte constitue le plafond dans les sélections des Rencontres. Les choix faits par la direction artistique du festival et des commissaires invités n’ont permis qu’une légère percée de celui-ci à 20,6% : en 2010 lorsque Nan Goldin invitait ses ami.es, et en 2012 lorsque l’ENSP fêtait ses trente ans. Avec une moyenne de 61,19% d’étudiantes, l’école avait alors présenté seulement 7 diplômées sur les 26 artistes de l’exposition « Photographes de l’ENSP ». Elles étaient d’ailleurs les seules femmes sur l’ensemble du festival.

Les modalités de sélection du Prix Découverte sont différentes : chaque année, cinq commissaires, internationaux pour la plupart, présentent chacun deux à trois artistes exposés aux Ateliers SNCF. Depuis 2007, une moyenne de 40,2% de femmes a été sélectionnée, le graphique ci-dessus mettant en évidence trois années sont particulières :
– en 2009, la règle du jeu avait changé : quinze commissaires devaient choisir un.e artiste seulement. Tous les français sauf le couturier C.Lacroix, soit 92% des commissaires, avaient choisi des hommes. Le public voyait les travaux de trois femmes et douze hommes, et a voté pour un homme ;
– en 2011, on ne trouve que quatre femmes pour douze hommes et le prix a également été décerné à un homme ;
– en 2014, deux femmes seulement ont été choisies, par Quentin Bajac, conservateur en chef de la photographie au MoMA. C’est le seul commissaire du festival a avoir exposé autant de femmes que d’hommes dans l’exposition « Shoot ! » en 2010.

Sur les sept dernières années, le prix du public a été attribué à autant de femmes que d’hommes (un duo en 2013), ce qui mérite d’être souligné.

L’association du Méjan, quant à elle, continuera en 2014 sur sa lancée brièvement interrompue en 2012 en présentant 100% d’artistes masculins. Comme les Rencontres, l’association est subventionnée par de l’argent public.

Ces chiffres mettent en lumière un problème dont les conséquences sont importantes, comme nous l’avons récemment développé dans notre lettre ouverte à la MEP.
 Depuis le 7 avril dernier nous mettons en ligne des chiffres rendant visibles les disparités de traitement entre artistes femmes et hommes dans le secteur de la photographie contemporaine en France. L’ampleur inattendue des visites sur notre blog, du nombre d’articles partagés par les lecteurs sur leurs réseaux sociaux et les commentaires que nous lisons nous montrent deux choses : que l’attachement au festival d’Arles de nos lecteurs est profond, mais qu’ils sont aussi exaspérés par une direction qui « oublie » une partie importante de la création contemporaine et confond,  cette année encore, réunion de copains et festival international de photographie. Trois des photographes une nouvelle fois invités à « parader » (J.Fontcuberta, M.Parr et R.Depardon) ont déjà très largement bénéficié de financements publics pour de grandes expositions à Paris cette année (MEP et Grand Palais).
 Des mesures ont été proposées dans plusieurs rapports au Sénat dont le dernier en date s’intitulait : La place des femmes dans l’art et la culture : le temps est venu de passer aux actes. Si celui-ci a manifestement échappé à l’actuelle direction artistique, nous vous invitons à l’étudier de près car nous venons de faire un comptage des expositions qui ont eu lieu au musée de l’Elysée de Lausanne que vous dirigez encore. Depuis 1990, 83,5% des exposants étaient des hommes, 94,4% depuis votre arrivée [2] ! Lors du Prix découverte de 2011, vous avez sélectionné quatre hommes (dont un duo), contribuant cette année-là à faire baisser le nombre de femmes à 25%. Comprenez notre inquiétude.
Le festival doit prendre des engagements sérieux et les tenir car il prend le risque de perdre un public de professionnels déçus qui commencent à se tourner vers d’autres festivals. 
Nous espérons qu’en 2015, les salles d’exposition d’Arles seront ouvertes à nettement plus de diversité.

Bien cordialement,

Atlantes & Cariatides.

[1] 2007 à 2014 sont les années dont les programmes sont disponibles sur le site internet des Rencontres d’Arles. Nous n’avons pas comptabilisé les expositions de collections dont les noms des artistes ne sont pas cités.


[2] Comptage fait sans les expositions thématiques et les présentations des collections du musée, qui ne donnent pas de visibilité individuelle aux artistes. Comme vous avez pris votre poste en mai 2010, nous avons considéré qu’étaient de votre ressort les expositions faites à partie de novembre 2010.

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