Du hasard comme cache-sexe

Graffiti - Paris XX - Photo de l'auteur

Graffiti – septembre 2014 – Paris 20ème – Photo Atlantes & Cariatides

Lors d’une interview datant des années 60 projetée sur les murs de l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais, Niki de Saint Phalle, qui vivait alternativement en France et aux USA, déclarait : « Si les Noirs et les femmes s’unissaient, ils feraient des merveilles. »

Cinquante ans plus tard, nous ne sommes pas sûrs que les merveilles attendues soient là, mais un évènement n’a pas manqué de nous intéresser. Le 3 octobre 2014 avait lieu la première représentation des Nègres de Jean Genet mise en scène par Robert Wilson au théâtre de l’Odéon à Paris. « Cette pièce, je le répète, écrite par un Blanc, est destinée à un public de Blancs », écrivait l’auteur à propos de ce qu’il présentait comme une clownerie. Le public était « blanc » en ce début de saison théâtrale et les Nègres joués par des acteurs « noirs francophones » comme s’en ébahissait une journaliste le matin sur France Inter. Mais avant de rentrer, le public s’est retrouvé face à des femmes, avec ou sans barbes, et passablement mécontentes. En effet, elles demeurent les grandes absentes de l’Odéon. Alors qu’un spectateur répétait à l’envi que les actrices étaient des artistes, les manifestantes lui répondaient que les auteures et metteuses en scène aussi, ce qu’il ne semblait pas vouloir bien comprendre, comme Luc Bondy, sorti de son théâtre en tournoyant pour rassurer ses hôtes. « Elles sont folles » répétait-il.

Le directeur de l’Odéon, que nous avions déjà épinglé pour sa programmation essentiellement masculine, feint-il la surdité, la bêtise ? En traitant des artistes, auteures et metteuses en scènes de folles, peut-il vraiment encore prétendre diriger un théâtre national ? En 2012, Luc Bondy tentait vainement de se défendre lors d’une intervention de La Barbe, en arguant que le manque de femmes dans sa programmation relevait du hasard. Huées du public.

C’est pourtant un argument qu’il faut entendre parce qu’il est invoqué par de nombreux acteurs culturels. Laissons une minute l’Odéon pour passer à une émission culturelle en ligne récente : Hors Série – Des entretiens filmés avec de la vraie critique dedans. Emanation du site Arrêt sur Images, quatre femmes emmenées par Judith Bernard proposent à leurs abonnés des entretiens sur la littérature, le cinéma, la philosophie. Depuis la création du site en avril 2014, aucun entretien n’a été réalisé avec une femme. Vivement prise à partie par des abonnés à ce sujet, Judith Bernard, brillante normalienne et femme de théâtre, se défendait pourtant dans un édito récent en évoquant elle aussi le hasard mais en allant plus loin : « (…) force est de constater que cette dynamique de la spontanéité « universaliste » produit un résultat très genré. » (1)

Ce qui pourrait faire bouger les lignes et transformer l’immense frustration des auteures, c’est que Luc Bondy, Judith Bernard et bien d’autres « courroies de transmission » de la culture fassent un travail sur eux et questionnent ce qu’ils nomment « hasard ». Le hasard qu’ils invoquent au secours d’un manque de recul sur le type de littérature que peuvent promouvoir des éditeurs pourrait bien être le fil rouge d’un cercle non vertueux qu’ils tiennent par les deux bouts tout en s’en déclarant victime une fois le nez dans les chiffres. Ce hasard n’aurait-il rien à voir avec une éducation littéraire biaisée ? J’ai beau chercher dans mes souvenirs de lycée, aucun texte de femme ne me revient en tête, aucune poésie. De là à avoir bien blotti au fond de moi la croyance aveuglante que les hommes écrivent magistralement les thèmes universels, les femmes des histoires de femmes, et que le talent est masculin, il n’y a qu’un pas. Et il n’y a rien, absolument rien qui aurait pu m’aider à me faire changer de croyance si des « folles » ne m’avaient éveillé, si la curiosité ne me piquait chaque jour.

Le mot « autrice » qui a été purement et simplement supprimé de la langue française ne vient-il pas d’ailleurs choquer nos oreilles pré-formatées qui font sonner le général au masculin et le particulier au féminin ? Au XVIIème siècle, l’Académie française, devant les succès littéraires de plusieurs autrices, a décidé de les rendre invisibles en supprimant le mot qui les désignait : fini le mot « autrice », plus de nom, plus de métier, plus d’outil de travail, plus d’argent, plus de talent. Ils ont en revanche gardé les « actrices », histoire de continuer à se divertir. A la fin de ce même siècle, Monsieur de Vertron s’amuse ainsi des trois prix décernés par l’Académie française à la poétesse Catherine Bernard : « Messieurs de l’Académie française, ces juges souverains de la prose et des vers vous donneraient sans doute une place parmi eux (…) mais l’Académie française, prévoyant que les dames l’emporteraient sur nos plus excellents orateurs et sur nos plus célèbres poètes, a prudemment ordonné qu’après avoir gagné le prix trois fois on en serait exclu ».

C’est bien l’Académie qui invente les quotas sexués, comme le fit également l’Académie royale de peinture qui limitait le nombre de femmes dans les ateliers du Louvre à quatre. Lorsque la Révolution prétend à l’universalisme, les femmes disparaissent complètement du Louvre, rapidement renvoyées chez elles par leurs confrères.

Luc et Judith seraient bien avisés de prendre deux heures de leur temps pour lire l’excellent ouvrage d’Eliane Viennot : Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Ils apprendraient le long et patient travail fait par des grammairiens pour masculiniser la langue française et le talent. Ils revisiteraient, peut-être, leur notion de hasard, leur dégoût des quotas et la nature du talent. Le talent est avant tout une somme considérable de travail : limiter l’accès des conditions de travail a un sexe a des conséquences.

La frustration et la colère montent chez des auteures et metteuses en scène qui ne demandent pas la parité mais bien l’accès à leur outil de travail et à l’égalité de traitement. Ce qu’elles demandent plutôt, au su de l’Histoire, c’est la suppression des quotas sexués qui demeurent inscrits dans notre langue, notre grammaire, nos habitudes et nos croyances depuis le XVIIème siècle.

La dépêche de l’AFP qui rend compte de l’intervention à l’Odéon, reprise telle quelle par divers sites d’information (Le Point, L’Express, La Croix, Le Nouvel Obs…), est significative de la légèreté avec laquelle des mots sont lancés sans discernement dans l’espace public. D’abord, les manifestantes sont toutes englobées dans la désignation « militantes féministes ». Or, si le collectif La Barbe est bien un groupe d’action féministe qui venait ici soutenir cette manifestation, il n’en est pas de même des autres manifestantes : il s’agissait de femmes de théâtre voulant travailler. Ecrire ensuite qu’elles ont manifesté « en faveur de la parité » est d’une grande maladresse qui nuit à leur action. Comme de bien entendu, en réaction à la dépêche on retrouve sur le web les commentaires habituels suivis de remarques ridiculisant les manifestantes : « Moi ce que je vois c’est le talent et non le sexe. Je suis contre la parité. » Sauf que l’information est fausse et que leur colère est juste. Ce n’est pas de parité dont il est question, mais de travail, d’égalité des chances et de traitement. Et lorsque le théâtre de l’Odéon, financé à 100% par l’Etat, ne présente qu’une femme metteuse en scène pour dix hommes, il semble assez nécessaire et légitime de questionner le directeur et ses choix. Sans compter que la femme en question, Angelica Liddell, est invitée en l’occurrence à mettre en scène sa conception du viol comme un « acte d’amour » accompli par des hommes victimes de leurs « besoins qui ne passent pas par le politiquement correct », les pauvres n’étant pas libres d’utiliser leur sexe comme ils le veulent (la femme violée étant priée d’être assez intelligente pour le comprendre et par conséquent d’aimer son violeur) (2)…

L’association H/F a lancé en octobre 2013 la charte « saison égalité » au théâtre. L’Odéon n’est pas signataire. Il suffirait simplement que Luc Bondy décide de ne plus croire au hasard pour que des femmes de théâtre puisse travailler et gagner leur vie. Les manifestantes distribuaient la brochure de la SACD sur la situation des femmes dans le spectacle vivant. Des chiffres pathétiques, égrainés par l’une d’elles et ponctués par des : « où sont les femmes ? nulle part ! ».

Elles distribuaient également un document écrit « en toute mauvaise foi » par une metteuse en scène et intitulé 18 raisons de ne pas être une femme de théâtre en France en 2014. Sur deux colonnes, l’une intitulée j’ai une b... et l’autre j’ai un cl… et surmonté des deux organes en question, elle fait le point sur ce qu’elle vit et comment elle le vit. Déjà, sur les réseaux sociaux, son texte est attaqué par des hommes de théâtre incapables de le prendre pour ce qu’il est : un coup de gueule, une fatigue, un ras-le-bol. Sur ces mêmes réseaux, des femmes de théâtres témoignent de ce même vécu. Une lecture édifiante (3).

Alors peut-être que les femmes qui étaient devant l’Odéon ce 3 octobre sont folles. Oui, sûrement, elles doivent être folles, à porter ainsi des chapeaux de sorcière, à se mettre des barbes et crier de ridicules chiffres devant un public bien habillé allant voir des nègres au théâtre. Elles sont peut-être folles, folles de colère, de rage, de la lassitude de vivre sous une chape de béton culturelle.

Et si la prochaine fois elle mettaient le pied dans la porte, l’ouvraient pleinement, rejoignaient les nègres sur scène et faisaient des choses merveilleuses ? Qui aurait à y redire ? Certainement pas Niki. Certainement pas nous.

__________________________________

(1) Extraits de son édito du 19 juin 2014 : « nous ne voulons pas mettre en place une règle paritaire, nous ne nous soucions pas du genre de nos invités, nous allons vers les œuvres qui retiennent notre attention, et tenons pour tout à fait accessoire la question de savoir si ce sont des hommes, des femmes ou des transgenres. Et, après trois mois de fonctionnement du site, force est de constater que cette dynamique de la spontanéité « universaliste » produit un résultat très genré. (…) Il se trouve que, en ce qui me concerne, j’attaque désormais la lecture de livres écrits par des femmes ; je ne sais plus trop si c’est l’insistance des reproches qui nous ont été faits, ou le cheminement naturel de mes lectures – de fait, je lis d’une manière générale beaucoup plus d’hommes que de femmes, notamment parce que je lis majoritairement des essais, et dans cette catégorie, de la philosophie, discipline où la gent masculine est largement surreprésentée ; mais, hasard ou nécessité de mon cheminement intellectuel, me voici avec sur mon bureau quelques belles signatures féminines (…) ».

(2) Voir http://www.liberation.fr/theatre/2014/09/15/angelica-liddell-bourreau-des-moeurs_1101012 :
« Montrer la fragilité d’un homme au moment où il viole une femme, ce n’est pas une chose à faire en société, surtout aujourd’hui, tout le salon moral vous tombe dessus. Mais le raconter sur scène, pourquoi pas ? C’est une aventure au pèse-nerfs et puis c’est la vie. Angélica Liddell (…) a son idée sur la question : «Nous ne sommes pas libres d’utiliser le sexe comme nous le voulons. Il a autant à voir avec la fragilité qu’avec la force. Quelle compensation donner à nos besoins qui ne passent pas par le politiquement correct ? Nous vivons de manière beaucoup trop propre, alors que nos désirs sont faits de boue. (…) » (…) Fils de roi, Tarquin ne supporte pas que son cousin soit marié à une femme aussi belle que Lucrèce. (…) En son absence, Tarquin pénètre dans la chambre de Lucrèce et la viole (…). Plus tard, Lucrèce se poignarde devant son mari et son frère, estimant qu’une femme ne peut survivre à la souillure. La chute agace Angélica Liddell : «Je ne vois pas pourquoi une femme ne pourrait pas survivre à ça. Au contraire ! Moi, je dis à Lucrèce : aime ton violeur (…) » Le plus beau moment du poème de Shakespeare est celui où Tarquin, avançant vers Lucrèce, lutte avec sa conscience. Un vers pourrait servir d’exergue au spectacle que Liddell en a tiré : «Hateful it is – there is no hate in loving.» L’acte (de violer) est odieux mais il n’y a pas de haine dans l’amour – l’amour de la beauté. Le viol devient non seulement un sommet de fragilité, mais aussi une preuve d’amour. Dans un débat, dans un journal, ça tournerait au scandale. Sur scène, c’est naturel.(…) Angélica Liddell passe et repasse en les regardant, en les soulageant. Les violeurs, ce sont eux : […] il faut aimer Tarquin. «Je ne supporte pas, dit-elle, ce règne du féminisme qui ne cesse de culpabiliser les hommes. J’ai voulu voir l’homme dans sa fragilité à l’instant où on le voit dans la situation du bourreau.»

(3)

18 raisons de ne pas être une femme de théâtre en france en 2014

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