Liberté d’expression, poil au menton !

Artistes cités dans l'article du Monde

Les artistes et collectifs cités dans l’article du Monde étudié ci-dessous

Le 23 janvier 2015, nos ami.es du réseau H/F publiaient un communiqué de presse concernant un dossier paru le 19 dans les pages culture du Monde et intitulé « Après les attentats, les artistes se penchent sur leur responsabilité ». Le communiqué s’intitule quant à lui « Les femmes artistes ne sont pas de ce Monde ». Les auteur.es y expriment à juste titre leur étonnement et leur incrédulité à la lecture du dossier.

En effet, Le Monde a mobilisé huit journalistes pour « interroger des créateurs de tous âges, pays et disciplines » et savoir comment « concilier liberté d’expression et devoir de responsabilité ». Sujet sérieux posé par un journal sérieux s’il en est. Quand les choses deviennent graves, il est urgent de savoir ce que les hommes pensent. Ce que les femmes pensent ? C’est très accessoire. Le Monde n’en a interrogé qu’une sur vingt cinq créateurs, et encore on ne sait si c’est elle qui s’exprime ou son compagnon. C’est un grand classique que nous avions déjà relevé dans plusieurs festivals et institutions* : l’accès à certaines cimaises ne leur est possible qu’en compagnie d’un homme, partenaire de travail ou de vie (ou des deux).

Mais si une chose nous a frappé.es dans cet article, c’est bien la « géographie mentale » des rédacteurs. Le Monde nous emmène par la nationalité des artistes sur une ligne courbe solidement ancrée en France (56% des interviewés**), qui ensuite dessine le contour de ses intérêts post-coloniaux en Afrique pour aboutir dans un triangle constitué par la Syrie, Israël et le Liban.

Lorsque, comme nous, on analyse des listes et des listes d’artistes exposés, il y a plus que le faible nombre des femmes qui nous pose un problème : l’absence flagrante d’artistes issus de l’immigration post-coloniale est un véritable sujet. Or, dans cette liste du Monde, c’est la première fois que nous en voyons autant d’un coup. Comment, alors que Le Monde interroge « des créateurs de tous pays », les Arabes (48% des noms) se retrouvent-ils aussi nombreux ? Pourquoi près d’un tiers des artistes français portent-ils des noms arabes ? C’est tellement rare que ça nous fait poser beaucoup de questions, même si nous nous réjouissons que Le Monde soit capable d’en trouver autant pour penser le sujet de la liberté d’expression et de la responsabilité des artistes.

On ne peut préjuger des intentions des rédacteurs du dossier. Les deux français qui ont décimé l’équipe de Charlie Hebdo le 7 janvier ainsi que deux policiers voulaient « venger le prophète » et avaient un nom arabe. Les journalistes sont peut être allés « naturellement » demander leur avis à des artistes d’origine et de religion présumée communes avec les assassins. Admettons. Imaginons aussi que ce soit un impensé. Il faudrait y penser.

Mais alors, si le véritable sujet est la liberté d’expression, pourquoi ne pas avoir interrogé plus de femmes arabes et/ou musulmanes vivant dans ces pays fragilisés par des conflits ? Il n’échappe pas aux journalistes qu’en cas de crise, les droits des femmes artistes sont bien plus remis en question que ceux de leurs compatriotes car c’est leurs droits en tant que femmes qui sont avant tout relégués dans les fonds de tiroirs. « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question », disait Simone de Beauvoir. Cette phrase est d’une poignante modernité : sans aller bien loin, il suffit de se souvenir des récentes velléités du gouvernement espagnol de criminaliser l’IVG et d’avoir vu hier encore défiler à Paris des anti IVG pour comprendre qu’il faut être vigilant.es.

Ce dossier sur la liberté d’expression est d’un androcentrisme qu’on aimerait voir daté d’un autre siècle. Avant d’aller interroger des Syriens ou des Tunisiens, que les journalistes se posent la question de leur propre pratique qui consiste à rendre muettes les femmes artistes en France et à sommer les Arabes artistes à, en quelque sorte, se montrer meilleurs démocrates que leurs homonymes armés.

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* Voir nos billets sur les Rencontres d’Arles et sur la MEP.

** Nous avons compté pour 1/2 chacun des membres du couple interviewé, et pour 1 les collectifs La Rumeur (6 hommes) et Abounadarra (dont Charif Kiwan est le porte-parole, les noms des autres réalisateurs n’étant jamais donnés afin de les protéger).

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3 réponses à “Liberté d’expression, poil au menton !

  1. Je constate que l’égalité des sexes n’est pas encore pour aujourd’hui et que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis. (même dans un pays comme la France). Restons sur nos gardes.

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