Nous avons 13 ans

Besançon-35-239

J’avais annoncé la semaine dernière que j’arrêtais d’écrire ici par manque de temps mais il y a des matins agaçants. Après avoir assisté à une soirée fort intéressante (1) avec des critiques d’art, une sénatrice de la commission culture, des conservatrices, des responsables du Ministère de la culture, des plasticiennes, Orlan,…, je découvre sur le site oai13 (our age is thirteen) le deuxième billet de la nouvelle rubrique « Petit tour subjectif des expos photos à Paris » de Bruno Dubreuil. Voici sa présentation de l’exposition « Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945 » organisée par le musée d’Orsay :
« Alors, le titre un peu ronflant de l’exposition-fleuve ‘Qui a peur des femmes photographes ?’ ne nous impressionne pas outre-mesure ». Ce titre n’est pas ronflant. Il est en lui-même une histoire et une invitation à la réflexion sur ce que c’est qu’être artiste et devrait justement un peu impressionner car il est rare qu’autant de références soient intelligemment contenues dans un titre : Virginia Woolf, une chambre (photographique) à soi, la correspondance entre les photographes allemands Wolf et Hase…
« Deux expositions militantes puisqu’il s’agit de rééquilibrer une histoire de la photographie trop ignorante de l’apport des photographes femmes ». Militantes, donc… c’est un mot qui sonne comme un début de reproche qui arrive deux lignes plus tard.
« Pourtant, à la longue, la problématique lasse un peu. Car on a envie de voir des photos sans forcément se poser la question du sexe de l’auteur(e). Et on aurait peut-être aimé qu’un troisième lieu parisien analyse l’histoire récente et la transposition de cette question dans la photographie contemporaine. Ou bien serait-ce qu’aujourd’hui, la question ne se pose plus ? » La « problématique » a lassé l’auteur. Lassé. Il voit des clichés superbes et découvre tout un pan inédit de l’histoire de la photographie, et ça le lasse ! Il ne veut pas se poser la question du sexe des photographes ? Il n’a justement pas à se la poser : c’est affiché en gros sur la porte d’entrée.
Mais qu’il soit satisfait, il y a bien un troisième lieu parisien qui va tenter une analyse contemporaine de cette question et ce sera le 28 octobre 2015 à la MEP. L’auteur ira-t-il écouter les chercheur.e.s, photographes, enseignant.e.s, critiques d’art et autres sociologues qui travaillent sur ces sujets ? J’ai des doutes parce que balayer ainsi d’un petit texte, aussi mal écrit qu’inutile, l’immense travail réalisé par les commissaires d’Orsay et l’apport des études genre depuis trente ans, est révélateur d’un manque de curiosité. L’auteur serait bien avisé de se poser la question de ses propres choix et de sa responsabilité lorsqu’il invite les lecteurs de sa rubrique à aller voir presqu’exclusivement des expositions réalisées par des hommes. Ecrire publiquement, c’est s’engager. Ne montrer qu’une catégorie de photographes, c’est également prendre la responsabilité de l’appauvrissement critique qui est entretenu par ces « lettres d’information » (2) sur la photographie qui ne font que relayer des images mainstream et ajouter du bruit au bruit. Enfin, l’auteur engage à lire un autre de ses articles dont il serait trop long de relever dans le détail le sexisme dont chaque ligne fait la démonstration. Il y a des mots qui signent à coup sûr un manque de réflexion, un alignement de poncifs éculés : « la gent féminine », « le fameux gender », « l’apport des femmes » (3)…

Lorsque le collectif La Barbe s’est saisi de notre article sur les Rencontres d’Arles cette année, deux activistes sont allées distribuer un texte aux invités de la conférence de presse du festival, au Ministère de la culture. Molly Benn, qui dirige le site oai13, était présente et après avoir lu le tract s’est exclamée : « mais pourquoi elles me donnent ça à moi ? ». Peut-être parce qu’elle dirige un média avec des abonnée.e.s. Tout simplement. Et le fait de ne pas voir le problème est en soi très problématique.

Alors Bruno, Molly, puisque vous vous demandez si « aujourd’hui, la question (du sexe de l’artiste) se pose encore », allez demander aux photographes femmes qui gagnent en moyenne 50% de moins que leur collègues hommes ce qu’elles pensent de vos « petits tours subjectifs des expos photos ». Oui, on peut se cacher derrière le mot « subjectif » et on a effectivement le droit de n’aimer que des expositions d’un certain type. On peut aussi se poser la question de ce que nous voyons, de comment notre regard est construit, du poids d’une parole publique comme de ce qui est enseigné. Ne prenez pas ceci comme une attaque personnelle. Vous illustrez le constat d’un pays, d’une culture androcentrée, réfractaire aux idées venant d’ailleurs et convaincue de son universalité.

J’ai la chance de vivre avec un jeune garçon de bientôt douze ans qui en sait plus que vous sur ce sujet et je ne plaisante pas. Alors faites un effort, grandissez ! L’adolescence peut aussi être une révolte.

 

(1) Soirée « Les Talentueuses » organisée au 104 (Paris) le 22 octobre 2015. Vidéos prochainement disponibles en ligne.

(2) Voir également l’Oeil de la photographie.

(3) Il est souvent question de l’ « apport » des femmes à la photographie comme si la photographie était par défaut un art masculin et que la participation des femmes ne pouvait se justifier qu’à condition qu’elles apportent quelque chose de particulier, en plus. On ne se pose jamais question de l’ « apport » des hommes.

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